Quand le travail devient un jeu et autres petites révolutions dans l’entreprise

Le mot “travail ” vient du latin “tripalium”, lui-même issu du latin “tripaliare” signifiant “contraindre”. Le “tripalium”, qui est un instrument de contrainte, ou de torture, laisse ainsi entendre le travail comme étant effectué de force.

Tout au long de son histoire, l’humanité a entretenu des rapports tordus avec le travail : d’Adam et Ève dont le péché fut puni par l’obligation de travailler, aux Grecs et Romains de l’antiquité qui s’en libéraient en l’imposant à d’autres –  les esclaves –,  aux protestants du 18ième  siècle, qui y voyaient une obligation à cultiver ses talents à la gloire de Dieu, à Marx, pour qui le travail était ce qui distinguait l’homme de la bête mais aliénait l’ouvrier parce qu’il ne possédait pas les moyens de production, le travail a longtemps eu mauvaise réputation.

Aujourd’hui, le cocktail « médias sociaux, mobilité et infonuagique » est en train d’accélérer la transformation de notre société sur tous les plans. Dans le monde du travail, cela se traduit par une transformation de la nature du travail et des organisations, de leurs structures hiérarchiques, des relations entre les travailleurs et même de l’espace réservé au travail.

Dans le monde du travail du 21ième siècle, on joue mais pas ce n’est pas nécessairement pour s’amuser, l’entreprise migre sur une plateforme interconnectée d’où elle canalise une partie de la valeur générée par les   « talents »  (les ressources humaines de l’ancien temps), les travailleurs essaiment comme des abeilles sur un projet ou une tâche et se dispersent sur d’autres tâches une fois le problème réglé.

Dans le monde du travail du 21ième siècle, la frontière entre vie privée et vie professionnelle disparait, les journées de travail échappent au carcan du 9 à 5, on n’a plus un espace de travail assigné, mais des espaces à choisir en fonction de la tâche à accomplir, du projet à compléter ou du problème à régler.

Ces visions de l’avenir du travail, ce nouveau rapport au travail que la révolution internet est en train d’installer dans nos sociétés, je les ai glanées au gré de lectures sur le sujet dont le point de départ a été un billet de l’un des conférenciers du 12ième  webcom, Rawn Shah. Rawn, un stratège en entreprise sociale chez IBM,  rédige le blogue Connected Business sur Forbes.com.  Un de ses billets  m’a menée au document The Future of work, du Aspen Institute[1], le rapport d’une table ronde où technologues, innovateurs, entrepreneurs, gens d’affaires, universitaires et politiciens se sont penchés sur les tendances technologiques et sociales qui transforment la nature du travail, des travailleurs, des entreprises et des organisations.

L’entreprise : une structure en voie de disparition ?

Les réflexions des participants sont souvent fascinantes. Par exemple, on remet en question l’existence même, dans notre monde hyperconnecté, de ces structures collectives et fermées que sont les entreprises. Le modèle actuel –basé sur la logique économique voulant qu’il soit plus rentable de gérer la force de travail et la production que de les sous-traiter à l’extérieur, dans la mesure où les coûts de transaction (comparaison du rapport qualité/prix des différentes prestations proposées, études de marché, coûts de négociation et de décision, rédaction et conclusion d’un contrat, contrôle de la qualité de la prestation, vérification de la livraison, etc.) seraient plus élevés que le maintien d’une structure autosuffisante –  ne serait plus valable à l’heure où ces coûts sont significativement réduits maintenant que presque tout se fait en ligne.

Une proposition intéressante : la structure actuelle des entreprises pourrait être remplacée par une structure de réseau.

« Whether it is talent-management or risk-management, one of the clear implications for the future is that “the firm is essentially moving to a platform (…)  The firm is moving to become an enabling environment in an ecosystem, whose goal is to create value in some market niche. The firm will become about building a platform where people can create value, and the firm will then capture some part of that value stream.”  (page 33)

Les outils de l’entreprise sociale : on joue sérieusement

L’entreprise telle qu’on la connaît aujourd’hui n’est peut-être pas en voie de disparition, mais elle est certainement en voie de transformation majeure. Témoin, les nouveaux outils sociaux de plus en plus utilisés dans l’entreprise qui se veut « sociale ».

La tendance de l’heure serait la gamification (ou la ludification, une jolie francisation du mot à mon avis). La ludification, c’est l’utilisation de concepts liés au jeu dans de nouveaux contextes : le travail, le commerce, l’éducation. Dans le monde du travail, c’est, par exemple, le détaillant Target qui ludifie le processus de paiement aux caisses en engageant les caissiers dans une compétition : chaque transaction avec un client est notée en fonction de sa vitesse et de son taux d’erreur, et le système compile le tout sur plusieurs transactions. Le résultat, selon Target : réduction du temps d’attente aux caisses et des erreurs, et des employés avec un meilleur moral.

Pour une explication très complète de ce concept appliqué au monde du travail, je vous recommande de lire ce billet de Claude Malaison :Entreprises sociales, voici venu le temps de la « gamification ».

Le travailleur de demain : s’adapter ou faire le canard

Si l’entreprise se transforme, que dire de l’humain ? L’être humain fait partie de l’équation « entreprise sociale » bien sûr, et si on accepte l’idée que la technologie est en train de le transformer, l’être humain travailleur devra également subir une transformation.

Relevées dans The Future of Work, parmi des considérations sur le travailleur de demain, une évidence : il devra cultiver une faculté indispensable dans ce monde en constante et accélérée évolution, la faculté de s’adapter au changement. Il sera en apprentissage continu, connaîtra fonctions et carrières multiples, maîtrisera le multitâche, tout en maintenant un certain degré de spécialisation et, aspect non négligeable en cette ère de sollicitation tous azimuts, aura appris à gérer les interruptions.

Et s’il ne réussit pas à s’adapter, il pourra toujours se retrancher vers des emplois qui requièrent  peu d’efforts  intellectuels, comme cet ex vice-président d’une entreprise pharmaceutique importante, devenu canard à Disney World après avoir pris une retraite anticipée. (Cas cité dans un dossier très intéressant du New York Times du 18 mars dernier sur la transformation des environnements de travail. À voir en particulier, un diaporama où on présente des environnements ouverts, dénués de ces infâmes cubicules.)

Pour en savoir plus et mieux comprendre les dernières tendances en matière d’entreprise sociale

La 12ième édition de webcom présente une piste nouvelle thématique : l’entreprise sociale. A signaler, en plus des conférences regroupées sous ce thème :

  • Un atelier pratique donné par Claude Malaison dans le cadre des ateliers pré-conférence du 14 mai. Il y traitera des stratégies à déployer en matière de Web et de communication sociale dans les entreprises.
  • La conférence de Stowe Boyd, qui se présente comme un anthropologue social, clairvoyant et post-futuriste, qu’il a intitulée « Working Out Loud: Work Media and Social Cognition » et pour laquelle il propose une hypothèse intrigante : « Work media is like a designer drug for work productivity. » Il faudra y assister pour comprendre.
  • La conférence de Rawn Shah, celui dont les écrits m’ont amenée à explorer le monde du travail du futur. Sa conférence s’intitule « Creating Value through Social Business Maturity & Excellence ».


[1]  L’Aspen Institute est un cercle de réflexion et d’influence international à but non lucratif fondé en  1950 à Aspen dans le Colorado aux États-Unis dédié au «commandement éclairé, l’appréciation d’idées et valeur éternelles, un dialogue ouvert sur des thèmes actuels ». L’institut a des antennes à Paris, Berlin, Washington, Bucarest, Rome, Lyon, New-Delhi et Tōkyō (et, incidemment, est dirigé par Walter Isaacson, l’auteur de la passionnante biographie de Steve Jobs).

 

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