Un jardin privé, une jungle ou une cité moderne?
En août 2010, le magazine Wired avait jeté un pavé dans la mare en publiant un dossier spécial qui prenait radicalement position : The Web is dead. Long live the Internet.
Pour sur-simplifier, résumons l’argument de Chris Anderson ainsi : les applications mobiles, si séduisantes, faciles d’accès et d’utilisation pour les usagers, tellement plus simples à monétiser pour les entrepreneurs, existent en dehors de l’architecture du Web ouvert, accessible par navigateur. Anderson en concluait que, logique capitaliste aidant, « the Web is not the culmination of the digital revolution ». (Cela dit, il ne prédisait pas sa mort, mais plutôt sa marginalisation dans l’écosystème numérique.)
Récemment, je lisais ce titre sur ReadWriteWeb : « How social networks are killing the Internet ». Sur-simplifions encore : l’auteure déplore le fait que sa vie en ligne transite nécessairement par Facebook et autres médias sociaux sans lesquels elle ne peut plus vivre. Ceux-ci cultivant avec jalousie leurs jardins privés (walled gardens), la porte d’entrée se referme sur nous dès qu’on la franchit. Il fait si bon batifoler, échanger et partager à l’intérieur de ces jardins (et, accessoirement, y semer nos si précieuses données personnelles qui sont par la suite récoltées et revendues par les jardiniers) qu’on ne veut plus les quitter pour s’aventurer dans l’Internet, qui se transforme peu à peu en jungle impénétrable.
(En fait, elle confond Web et Internet. L’architecture du Web, porte d’entrée universelle, conviviale, publique et gratuite sur l’Internet, s’étant imposée comme la représentation graphique du net, il est normal de confondre. À plus forte raison quand on est digital native et qu’on n’a pas connu l’Internet pré-Web, ces écrans faits de textes sans images et sans hyperliens, comme cette page expliquant le protocole Gopher, l’ancêtre du Web.)
La convergence : là ou le passé et l’avenir se rejoignent
Il est toujours bon de retourner dans le passé quand l’avenir devient flou. On appelle ça regarder d’où l’on vient pour savoir où l’on va. Et si le passé est garant de l’avenir, pour continuer dans les formules toute faites, le Web, l’Internet, les médias sociaux ne devraient pas disparaître, mais plutôt converger. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout converge.
La convergence, c’est l’adaptation en parallèle et semblable de systèmes, d’espèces, d’organismes, face aux pressions de leur environnement. Mot buzz des années 1990, convergence est plus ou moins disparu de l’écran radar des médias ces dernières années, peut-être parce que la convergence est devenue un fait accompli dans les industries de la radiodiffusion et des télécommunications, les premières concernées par cette adaptation à de nouvelles réalités environnementales.
La convergence rejoint maintenant la réalité du monde numérique : l’Internet, le Web et les médias sociaux sont déjà en train de s’adapter aux pressions de leur environnement et d’évoluer vers une nouvelle phase de leur développement.
Et cette convergence, selon des experts interrogés par le Pew Research Center’s Internet & American Life Project, pourrait se faire dans les nuages, mais la simplicité qui en découlera aura un prix.
L’organisme a publié en mars 2012 le résultat d’une enquête, The Web Is Dead?, menée auprès d’un groupe d’experts reconnus afin de vérifier ce qu’ils pensaient du postulat de Wired.
On leur a demandé de choisir entre deux visions du Web de 2020, et 59% d’entre eux se sont déclarés d’accord avec cette vision optimiste d’un web ouvert qui favorise la communication et l’innovation :
In 2020, the World Wide Web is stronger than ever in users’ lives. The open Web continues to thrive and grow as a vibrant place where most people do most of their work, play, communication, and content creation. Apps accessed through iPads, Kindles, Nooks, smartphones, Droid devices, and their progeny—the online tools GigaOM referred to as “the anti-Internet”—will be useful as specialized options for a finite number of information and entertainment functions. There will be a widespread belief that, compared to apps, the Web is more important and useful and is the dominant factor in people’s lives.
Comme l’indiquent les auteurs du document, il ne s’agit pas d’un simple débat sur la meilleure technologie ou le modèle d’affaires qui aura le plus de chances de succès. C’est un mouvement plus profond qui affectera la façon dont nous aurons accès à l’information, à la culture, au savoir et la façon dont nous nous connecterons les uns avec les autres.
Mais pour en revenir à la proposition de départ, c’est-à-dire que le web ouvert et universel est mort, tué soit par des applications, soit par des réseaux sociaux propriétaires qui monnayent l’espace numérique qu’ils occupent, il s’agit peut-être de formules tournées pour retenir l’attention, mais elles reflètent tout de même la réalité de la bataille sur le contrôle de l’accès qui se mène dans les coulisses de l’univers numérique. Pour plusieurs des répondants à l’enquête du Pew Research Center, le développement de l’Internet mobile est dominé par la recherche de profit aux dépens du réseau global, ce qui aura pour effet d’amener les entreprises à privilégier le cloisonnement du Web et à recourir aux applications, plus faciles à contrôler et à transformer en produit monnayable. Selon un répondant : “It is another click toward stripping citizens of their ability to create and control their technological environment.”
Web ou apps : ville contre campagne
Alors, quel sera le support fédérateur de l’Internet de demain : le web ou les apps? Parmi les experts consultés par le Pew Research Center, Stowe Boyd, l’un des conférenciers des keynotes de l’après-midi à webcom, croit que le modèle des apps va l’emporter dans l’Internet de 2020 :
“Apple and other platform companies can retain greater control of the user experience, and guarantee a uniformly better user experience in the app model, based on a controlled distribution of apps through platform-based app stores. This also has enormous economic incentives for app and platform companies, since blocking low-cost, low-quality apps raises the average price for accepted apps.”
Sur son blogue, Stowe Boyd approfondit cette vision. Dans son billet « Messiness at scale », il explique comment il voit la bataille web ouvert/web fermé. Pour lui, les plateformes comme Twitter, Quora ou Facebook ne sont pas fermées en soi, dans la mesure où elles créent des modèles de discours social ouvert, qui ne sont plus le fait d’un seul individu, mais la résultante d’une ressource partagée, qui ne nous appartient plus en propre, le temps.
Pour lui, ce web des plateformes sociales se compare à ces cités modernes, là où il y a plus de bruit, plus de monde, des files d’attentes plus longues – plus d’éléments qui échappent à notre contrôle – que dans une bucolique campagne. Mais en échange de cette perte de contrôle sur son environnement, la collectivité urbaine gagne en créativité, en compréhension commune des enjeux. Du chaos généré par un vaste réseau de personnes émerge le sens :
« I maintain that Twitter, Facebook, and other ‘closed’ systems are really something else: they are dense and complex social systems, more like modern cities than Web 1.0 publishing platforms. And, like cities, there is more going on, less being controlled by specifications like RSS, and the food is better, the music is better, and there is more dangerous sex taking place.”
Brian Eno uses the term ‘scenius’ to define the quality of the great cities, their ability to foster deep shared understanding and purpose for large networks of people. This collective intellect arises from messiness at scale, not carefully mediated and clearly defined standards. “
(…) Flipboard, Twitter, and other dense, complex social tools create a messier world, one that has superlinear scale. The tradeoff between complete ‘openness’ (or individual control of information and its experience) and superlinear social density is one I am willing to make. And so are all the users of these tools, or should I say, residents of these cities?
Voilà une vision originale qui mérite qu’on s’y arrête. Bon, je ne suis pas sûre de vouloir savoir ce qu’il entend par « more dangerous sex taking place » et je ne crois pas qu’il abordera cette question à webcom, mais il sera certainement intéressant d’entendre Monsieur Boyd appliquer ses idées au monde du travail. Sa conférence se déroulera à 17h.

Pingback: Dans ma boule de cristal | La partie immergée de l'iceberg