Si un arbre tombe dans la forêt et que tout le monde tweete à son sujet, ce ne sont pas nécessairement les tweets qui l’auront fait bouger.

Twittering Machine (Die Zwitscher-Maschine) 1922 par Paul Klee (anecdote amusante: Hitler l’avait fait interdire, la jugeant dégénérée.)
Dans le cadre du volet gouv 2.0 (smart-gouv) de webcom, des intervenants issus de différents pays arabes participeront à un panel où ils viendront discuter du rôle des outils du Web 2.0 et des téléphones mobiles dans les événements du «printemps arabe» et la chute de plusieurs régimes, dont ceux de la Tunisie, de la Libye et de l’Égypte.
Ce rôle, pour plus d’un gourou du web social, a été central, voire instrumental. La révolution sera tweetée, the revolution will be tweeted, ont alors titré plusieurs médias avec enthousiasme.
Quelques « the revolution will not be tweeted » se sont faufilés ici et là, le plus connu étant celui de Malcolm Gladwell pour qui les mouvements sociaux n’ont pas attendu les médias sociaux pour embraser la société et les outils des médias sociaux ne sont pas révolutionnaires en soi. Au contraire, selon lui, ils sont très efficaces pour faciliter le maintien de l’ordre social.
Evgeny Morozov, un professeur invité à l’université Stanford et auteur du livre The Net Delusion: The Dark Side of Internet Freedom, a pour sa part une vision multiforme de l’impact de la technologie sur la démocratie. Comme il le dit en conclusion d’une conférence donnée sur le sujet en 2009, (soit après la révolution verte iranienne, le premier mouvement social baptisé révolution twitter, mais avant le printemps arabe) :
”If you want to understand the actual net impact and net effect of technology on society, you have to look much broader …. at the negative consequences as well.”
Si vous voulez, dit-il, être à même de comprendre l’impact et les effets réels de la technologie sur la société, il faut également élargir votre champ d’analyse aux impacts négatifs.
L’internet peut servir d’incubateur à des mouvements sociaux, tant ceux d’origine séculaire que ceux de nature religieuse, poursuit-il dans sa critique du livre The Digital Origins of Dictatorships and Democracy: Information Technology and Political Islam de Philip Howard. Il peut offrir une plateforme pour des actions collectives, tant à l’intérieur d’un pays que de l’extérieur. Il peut remplir d’importantes fonctions idéationnelles et symboliques et mettre des publics musulmans en contact avec de nouvelles valeurs et de nouvelles idées, contribuant ainsi à renforcer le tissu social et la société civile. Mais la technologie a également son côté pervers : les classes dirigeantes de certains régimes dictatoriaux l’utilisent pour surveiller et censurer l’expression politique et culturelle de leurs citoyens. Il faut, insiste-t-il, déboulonner le mythe qui veut que de tels régimes ont peur de la technologie et de l’internet. Bien au contraire, ils sont souvent très engagés dans les technologies.
En Chine par exemple, le gouvernement opère dans un vaste vacuum informationnel ; il est difficile pour lui de suivre tout ce qui se passe dans les régions. En encourageant la population à dénoncer la corruption locale sur des blogues, le gouvernement central se drape dans une apparence de démocratie : il convainc ainsi de sa légitimité, de sa volonté de laisser les points de vue et opinions différents s’exprimer et contribue à réduire les tensions inhérentes à son style de gouvernance.
Le gouvernement thaïlandais mettait en ligne en 2009 un site qui encourageait à la dénonciation de sites pouvant porter préjudice au roi, Protect the King. Moins de 24 heures après sa mise en ligne, 3 000 sites avaient été bloqués. (Toutefois, le site avait disparu à la fin de l’année, « hacké », croyait le gouvernement. Mais il a plutôt été victime de l’incompétence de fonctionnaires thaïlandais qui avaient négligé de renouveler à temps le nom de domaine protecttheking.com, qui fut récupéré par une entreprise de finances anglaise…)
Pour Evgeny Morozov, il ne faut pas perdre du vue que les régimes autoritaires sont en train de digérer les leçons tirées du printemps arabe. Il soumet, dans la tribune libre du New York Times de septembre dernier, que des pays autoritaires comme la Biélorussie, l’Iran and la Birmanie utilisent des outils de surveillance et de filtrage développés par de grandes entreprises occidentales. Nos gouvernements, le gouvernement américain au premier chef, saluent l’instrumentalisation de l’Internet dans les révolutions arabes, tout en encourageant le développement de ces outils pour leur propre usage.
Son livre The Net Delusion: The Dark Side of Internet Freedom ayant été écrit en 2009, Evgeny Morozov a ajouté dans la dernière édition une postface où il confronte ses hypothèses aux événements du printemps arabe de 2011 :
Internet-centrism – the tendency to explain everything by making the Internet both the starting point and the main actor of the explanation – continues to exert its pernicious influence as well. In the wake of the Arab Spring, entire academic papers have been written to celebrate the “important role” played by Twitter in the uprisings. All of this would be fine had authors of these papers not chosen to assess the importance of Twitter only by examining Twitter itself. Sure, lots of messages were sent, but in order to claim that Twitter’s role was “important”, one needs to compare its contribution with some non-Internet factors; there is no way to assess Twitter’s importance without looking beyond Twitter. For Internet-centrists, however, there is no need for external reality: the Internet generates its own criteria of success. To repeat what I have already said in the book: If a tree falls in the forest and everybody tweets about it, it may not be tweets that moved it.
La revue du MIT, Technology Review, a publié l’automne dernier une section complète sur le printemps arabe, dans laquelle se trouve un article racontant l’histoire du réseau Takriz, le réseau numérique derrière la révolution tunisienne qui a contaminé les autres pays arabes, un « cyber think tank » qui a vu le jour en 1998 en tant que modeste mouvement clandestin militant pour le droit de parole. Lecture indispensable pour quiconque prévoit assister au panel « Comment le Web 2.0 cristallise les changements politiques dans le monde arabe et au-delà ».